Lithoglyphes & Cie -2016 DZ
Il y a une grande harmonie dans la mise en scène des lithoglyphes de Michel Thamin. Pareille à une partition éphémère et aléatoire selon les lieux d’exposition et qui se joue le temps d’un regard, elle invite le spectateur à recevoir cette œuvre composite, comme le prélude d’un ailleurs tenu secret.
Ces boîtes de pierre entretiennent un jeu permanent entre le clos et l’ouvert, l’invisible et le visible, l’éphémère et le permanent, le passé et le présent, car elles composent autant avec l’espace de l’exposition qu’avec celui que le spectateur va découvrir au creux des œuvres.
Les cippes aux allures de totems ou de stèles semblent établir un curieux paradoxe avec les lithoglyphes.
​Michel Thamin combine l’intime et l’extime. En effet ces boîtes de pierre incarnent davantage une intériorité où sommeillent des signes qui n’attendent que la lumière du regard pour révéler leur fable. Les piliers, au contraire affichent plus une extraversion, une sorte de jaillissement. Ils fendent l’espace et s’imposent comme un trait d’union entre la terre et le ciel. Leurs parois offrent toute une gamme de motifs et de tessitures variées. Ils sont comme les bribes d’un récit imaginaire nourri de lointaines réminiscences. Leur mise en scène leur donne une puissance intemporelle, et renforce le silence vertigineux qu’elles incarnent.

Alain Le Beuze [extraits]



Gisement -2015

Un jardin de pierre minimaliste inscrit dans un tracé géométrique nettement défini, un enclos intemporel, une parcelle d'un gisement archéologique imaginaire. Ces lithoglyphes, sont issus de blocs de granite fendus, et sont construits autour de cette fente. Un jeu entre le clos et l'ouvert, entre le passé et le présent, être contemporain sans perdre la mémoire. J'invite les visiteurs à ouvrir ces boites de pierre et à découvrir, à démêler les signes et micro-architectures gravés, qui ont comme 'ricoché sur l'onde du temps'.

Michel Thamin

Depuis 2006, le festival Cahors Juin Jardins présente dans les espaces verts de la ville des œuvres et des manifestations d’art contemporain. En partenariat avec cet événement, la Fondation espace écureuil, lieu d’exposition toulousain, présente les 'Lithoglyphes' de Michel Thamin dans la cour Joachim Murat.
Eclater, fendre, meuler, ciseler, polir. Sculpter la pierre se fait dans le bruit et l’effort. Les détails s’affinent et le raffut devient son, murmure. Comme la forme émerge au fil du travail, le granite ne fait surface que lorsque des millions d’années ont érodé les matériaux qui le recouvraient. Il abonde en Bretagne, où Michel Thamin a installé son atelier. Depuis la nuit des temps les hommes le transforment, bâtissent des dolmens pour coucher leurs morts, érigent calvaires et églises à la gloire d’innombrables saints officieux – domptant les loups, soignant peste, rhumatismes et autres incommodités. Le granite est lié au sacré. Et les 'Lithoglyphes' (pierres gravées) ont à voir avec quelque étrange rituel païen; celui qui passera les grilles de la cour distinguera, peut-être, une fente marquant chaque volume de pierre. Peut-être s’accroupira-t-il, s’autorisant à soulever un couvercle, puis un autre. Il découvrira alors que ces boîtes n’en sont pas vraiment, ne renferment rien d’autre qu’un signe silencieux, toujours différent, gravé dans leur chair. Si vous ne pouvez manipuler l’œuvre, geste si souvent interdit, vous connaîtrez pourtant son secret, imaginerez ces signes parfois familiers mais dont nul ne possède vraiment la clé. Ce Gisement nous invite un temps à reposer sur lui, nos yeux abreuvés d’images. A accepter la frustration des mêmes questions sans réponse que demain, peut-être, se poseront les archéologues exhumant de la terre ces petites boîtes intemporelles.

Marion Viollet chargée de la médiation  Fondation d’entreprise espace écureuil pour l’art contemporain


réalisation des vidéos F. Talairach





​​' Ce qui surgit n'appartient pas à l'attente '
Nicolas Pesquès

Michel Thamin sculpte la pierre. Il la taille, l'entaille, l'incise. Il creuse inlassablement dans la chair primitive du monde, s'aventurant ainsi dans la géologie de la matière. Contrairement à certains artistes contemporains qui travaillent la terre, le bronze, le fer, qui recyclent les rebuts de notre société industrielle ou qui utilisent ses nouveaux matériaux de synthèse, il préfère se confronter à la dureté du granit, qui impose effort et ténacité, humilité et respect afin d'établir un lien intime lui permettant d'atteindre cette sérénité des formes qu'on ressent devant ses sculptures qui hésitent entre l'abstraction et la figuration. Son amour de la pierre, il le doit à ses vadrouilles parmi les stèles du Père-Lachaise, mais aussi à ses émotions devant les menhirs de Carnac.
La pierre, dès lors qu'elle entre dans l'atelier de l'artiste, échappe malgré elle à son statut initial. Orpheline de son lieu d'extraction, elle devient en effet un matériau qui s'il conserve la lente métamorphose de son histoire, acquière cependant sous l'outil du sculpteur une autre qui l'ancre dans une durée nouvelle, la condamnant à un dilemme temporel entre l'éternité et l'oubli.
Il y a une grande harmonie dans la mise en scène des lithoglyphes de Michel Thamin. Pareille à une partition éphémère et aléatoire selon les lieux d'exposition et qui se joue le temps d'un regard, elle invite le spectateur à recevoir cette œuvre composite, comme le prélude d'un ailleurs tenu secret.Cette vision panoramique rappelle singulièrement les alignements mégalithiques. Cette spatialisation étonnante qui provoque perplexité et interrogation ressemble à un damier improvisé où le spectateur est convié à s'aventurer, comme s'il devait engager une partie d'échec ou comme si l'artiste voulait qu'il saisisse mieux les nuances de cet alphabet insolite.
Ces boîtes de pierre entretiennent un jeu permanent entre le clos et l'ouvert, l'invisible et le visible, l'éphémère et le permanent, le passé et le présent, car elles composent autant avec l'espace de l'exposition qu'avec celui que le spectateur va découvrir au creux des œuvres.
Œuvre gigogne. Chaque pièce compose le récit d'une mythologie personnelle, faisant écho à des écritures singulières. En pénétrant sur ce damier de pierre, entre ces pions comme les fûts décapités d'une forêt légendaire, le spectateur est empreint d'humilité, car il doit se pencher, voire s'agenouiller pour soulever le couvercle de ces boîtes de la taille d'un empan pour y découvrir au cœur de la pierre une alvéole nervurée de signes. Certains y verront des runes scandinaves, des hiéroglyphes égyptiens ou des idéogrammes chinois, d'autres encore les signes évanescents du cairn de Gavrinis, plongeant ainsi le lecteur improvisé dans l'histoire de l'art et lui attribuant malgré lui un statut de paléontologue novice pour décrypter les imaginaires de Michel Thamin. ''C'est par les yeux que je gagne l'espace que je respire'' écrivait André du Bouchet. Ici aussi le regard du spectateur approfondit un peu plus son espace.Le silence initial des sculptures fracture alors celui du spectateur et l'imprègne de doute et d'émerveillement. Le rôle d'une œuvre n'est-il pas de froisser les frontières du connu, pour révéler des territoires inédits qui le désarçonnent puis qui allègent son esprit de ses certitudes ?L'œuvre de Michel Thamin a pris une orientation nouvelle ces dernières années. Sa rencontre avec des poètes a favorisé l'émancipation de ses sculptures. Elles ont gagné peu à peu un autre espace, celui du papier, de l'écriture. Certes le signe était déjà présent en elles, sur les flancs de ses cippes ou au cœur de ses lithoglyphes, mais ne constituait qu'un espace gravé, la matrice de ses empreintes qui sont aujourd'hui la manifestation de cette dissidence.
​En réalisant des monotypes, Michel Thamin établit une connivence formelle avec ses empreintes antérieures. En effet ces œuvres traduisent, grâce à un travail minutieux de l'encre, son désir de restituer la tessiture de la pierre, tout en accordant à l'aléatoire de troublantes vertus. Ces avatars lèguent en trompe l'œil la cristallisation nomade de la pierre, les vestiges de sa nuit minérale et permettent à l'artiste de creuser davantage le secret des pétrés. La mise en scène des lithoglyphes que reflètent les monotypes établit ici aussi une troublante gémellité.Les cippes aux allures de totems ou de stèles semblent établir un curieux paradoxe avec les lithoglyphes. Michel Thamin combine l'intime et l'extime. En effet ces boîtes de pierre incarnent davantage une intériorité où sommeillent des signes qui n'attendent que la lumière du regard pour révéler leur fable. Les piliers, au contraire affichent plus une extraversion, une sorte de jaillissement. Ils fendent l'espace et s'imposent comme un trait d'union entre la terre et le ciel. Leurs parois offrent toute une gamme de motifs et de tessitures variées. Ils sont comme les bribes d'un récit imaginaire nourri de lointaines réminiscences. Leur mise en scène leur donne une puissance intemporelle, et renforce le silence vertigineux qu'elles incarnent.

​​Alain Le Beuze

piliers

Il faudrait s'asseoir tranquillement, par une fin d'après-midi du mois de juin, au plus près des sculptures de Michel Thamin. Je vous jure qu'on peut les voir s'étirer, s'allonger, grandir, parfois elles brillent et leurs rugosités nous offre l'occasion d'une échelle.
Grandir d'orgueil, oh non, ce n'est pas la démesure des hommes qu'elles dénoncent.
Grandir pour atteindre ou attendre l'infini, oui, peut-être; mais lequel? Le cosmos païen ou la plénitude promise...
Grandir en nous, ouvrant à qui le veut la diversité des chemins… ceux-là même qui allient le vertical et l'horizontal, le lisse et le chaotique.
Et je passe de l'une à l'autre stèle, dans l'exercice de mon regard libre et je gagne inévitablement, l'espace d'un instant, la sphère poétique du silence des pierres: Néruda « le silence dans la pierre se concentre, les cercles s'y ferment ».
C'est face au ciel ouvert qu'elles vivent et prennent leurs élans telluriques.
​Alors la pierre, celle que l'on considère si quotidiennement comme inerte, concentre l'énergie d'une force vive. Le défi résolu de ces œuvres qui se conjuguent, passe dans la brisure. On ne monte pas sans cassure. Le rectangle poli est interrompu dans son rêve de cercle. La piste verticale aboutit inexorablement à l'espoir d'une intelligence à venir.

Anne Le Guen

Elles sont appuyées au silence du ciel, scellant leur présence immobile aux turbulences du monde, quand la lumière compose avec elles une étrange chorégraphie de lignes d'ombre et de nuances.
Les nouvelles sculptures de Michel Thamin conservent leur densité et leur mystère. Elles témoignent encore de l'aventure humaine, en ressemblant à ces totems africains, à ces stèles élancées qui ont essaimé au bord des pistes venteuses des hauts plateaux d'Asie ou encore à ces glaives de guerriers ornés de motifs symboliques et plantés dans la chair du monde, après un harassant combat.
Ici encore, Michel Thamin démêle la généalogie de la pierre, en s'aventurant au-dessus de l'abîme des durées.
​Il atténue sa tessiture fougueuse en l'éloignant de son apparence originelle. Il l'invite à livrer les arpents de son intimité où brasillent dans la lumière des teintes insoupçonnées. Dans leurs stries récurrentes fourmille toute une myriade de motifs nés d'un duo bruyant de la pierre et de la meuleuse du sculpteur. Elles contrastent avec des zones polies qui ressuscitent des lumières endormies dans la fusion des pétrés. Leur mise en scène dans l'espace public intrigue les arbres alentour dont les troncs à l'allure élancée semblent les imiter ou vouloir participer à leur énigmatique silence.

Alain Le Beuze

lithoglyphes

Les lithoglyphes de Michel Thamin s'exondent des friches rocheuses, comme d'énigmatiques mausolées. Ses « boîtes de pierre » sont de troublants avatars des cairns, dont leur disposition en chambre funéraire établit une mise en abyme du monde. Ses œuvres gémellaires, qui préfigurent un univers féminin et clos, semblent émerger d'un reg froissé par des nuances siliceuses. Elles s'épousent, conjuguant ainsi Eros et Thanatos. Le ventre maternel faisant écho à la chambre mortuaire. Elles perpétuent alors l'union sacrée de la vie et de la mort, tout en invitant la main du visiteur à profaner cet apparent secret. En ouvrant ces « boîtes de pierre », le public peut y lire des symboles qui ont comme ricoché sur l'onde du temps.

Alain Le Beuze

Ouvrir la pierre

Faire violence à la pierre. Le sculpteur qui s'en prend à elle n'est pas homme de douceur, lui qui en taille n'attend rien que de l'affrontement. Car la pierre ne se laisse que rarement circonvenir, si ce n'est par quelque main qui la flatte en ronde bosse sans trop altérer la forme d'origine d'une qui, assez tendre, s'est offerte déjà en personnalité autre que le cube sorti de carrière. En tradition, et sauf telle exception, le sculpteur de pierre n'a d'œuvre possible que par l'agression d'outil mécanique, animé ou non d'énergie électrique. Il lui faut s'imposer, contraindre.
Michel Thamin, qui depuis longtemps est engagé dans un tel dialogue pugnace avec la pierre, en sait quelque chose. On l'a vu travailler de minces colonnes schématiquement anthropomorphes par la présence d'une tête – mais colonnes délicatement travaillées en surface. On l'a vu aussi percer, fendre des galets que, transformés, il a remis dans leur scène naturelle d'origine, sur la grève où il les avait cueillis. On le voit maintenant, en suite de ce jeu avec les galets, autrement aller voir ce que la pierre peut donner. Car celle-ci, pour opaque qu'elle est dans sa densité, est énigme : ceux qui au cours des siècles et aux quatre coins du monde lui ont donné formes ne sont pas allés voir ce qu'elle avait en son cœur, sauf en modernité du vingtième siècle quelques-uns la trouant (donc la traversant sans rien en révéler). Rien ici de l'ambition monumentale qui fait jouer le sculpteur au titan, mais un travail intime d'incursion dans un bloc à peine plus gros qu'un galet.

Michel Thamin ouvre la pierre et lui fait montrer son cœur. Les six faces n'en sont pas pour autant négligées, qu'elles soient laissées brutes, en cassure plus ou moins hasardeuse de la machine qui les a rompues, ou polies, ou marquées de quelques signes, ou déjà en bas-reliefs, et l'objet, tel qu'il se montre d'abord en sa plénitude avec juste sur quatre faces l'apparence de la fissure qui la divise, a déjà sa présence artistique autonome en variation raffinée sur le cube. Cela ne suffit pas : la sculpture ici ne se satisfait pas d'être une forme en harmonie close sur elle-même; elle a encore à se livrer à qui en soulève la partie supérieure telle un couvercle pour voir ce qui en elle est inscrit, plus gravé que sculpté, comme signe mystérieux qui chiffrerait quelque secret.

La sculpture, donc (tout nous poussait à l'ignorer) a une vie intérieure qu'elle ne livre pas à l'évidence. Oui, il faut, à l'encontre des règles de musées, y mettre la main, en sentir le rugueux et le poli, en éprouver le poids et, comme boîte, l'ouvrir. Ainsi elle se fait deux et, couvercle posé, montre une face nouvelle, comme trace laissée jadis par ces hommes qui marquaient de leur main les murs des grottes, les pierres levées dans les champs, les édifices funéraires. Comme si, derrière l'évidence de la forme d'abord donnée à voir s'était gardée une part de rêve, de mystère, de nostalgie peut-être ; comme si, là, dans un coffret précieux, nous était donnée une clef dont nous n'aurions plus qu'à trouver quelle serrure elle peut ouvrir.
Alors peu importe par qui quelque chose fut écrit dans la pierre – ou ce que la pierre montre comme sa propre écriture. Lithoglyphes, dit le sculpteur pour nommer ces œuvres par lesquelles il a ouvert une nouvelle voie en sculpture et le mot grec a un son d'énigme qui leur convient. Par la langue ancienne nous voici conduits en un autre temps, un autre esprit que le nôtre, qui est de modernité déchirée entre raison et passion, dans le temps d'une Grèce encore vive des mystères delphiques, non encore édulcorée par la « sagesse » philosophique. Mais c'est aussi un temps de granit immémorial – temps universel, temps hors du temps, qui est autant celui de notre origine que celui des forces sous-jacentes n'ayant pas fini de nous hanter que celui d'un futur en lequel un homme réconcilié avec lui-même n'aurait plus honte de sa part d'ombre, n'aurait plus l'obsession de réfuter l'énigme qui fait son cœur radiant. Et si l'homme a un cœur de pierre, ce cœur est cairn irréfutable dans le grand vent de l'histoire – ou bien trou sombre en lequel parle une voix qui est celle de la vie même, dont le chant s'élève du cœur du monde comme ces colonnes, ces piliers que dresse aussi Michel Thamin entre terre et ciel.

Gilles Plazy

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éclats paysage sonore / -6000 ans
boule de métadolérite* provenant du site de Plussulien et bande sonore. 2007/2008

automne 2006
Je reviens une fois encore, solitaire, sur le site de Quelfenec. Parmi les innombrables déchets de taille qui recouvrent le sol, je ramasse deux éclats de métadolérite. Je sens leur forme au creux de mes mains, leur histoire ancienne, je les frappe, les frotte, et j'entends résonner profondément en moi l'écho des sons préhistoriques, tel des ricochets sur l'onde du temps.
Il y a plus de cinq mille ans, au néolithique, des hommes ont produit ici plus de trois millions de haches en pierre polie, véritables traceurs de l'activité humaine de cette époque.
A Quelfenec, l'atelier de production a fonctionné pendant plus de deux mille ans...
Assis, aujourd'hui, sur cet affleurement rocheux, au sommet de la colline, je commence à imaginer une sculpture sonore, témoin de l'activité des hommes qui s'est éteinte depuis des millénaires.

printemps 2007
En compagnie d'un camarade compositeur et preneur de son, des enregistrements sont réalisés in situ pendant trois journées. Avec des blocs de métadolérite, je reproduis le mode opératoire de la fabrication d'une hache en pierre polie: extraction, débitage, taille, façonnage, piquetage et polissage.
Avant de quitter le site, avec les matériaux sonores, je recueille les éclats de pierre que mon travail a éparpillé sur le sol. Ce paysage sonore n'a rien de scientifique, c'est juste une évocation, un hommage au savoir-faire des hommes du néolithique.

Michel Thamin

*roche éruptive particulièrement dense et dure